<?xml version="1.0"?>
<feed xmlns="http://www.w3.org/2005/Atom" xml:lang="fr">
	<id>https://www.catallaxia.org/api.php?action=feedcontributions&amp;feedformat=atom&amp;user=Apollon</id>
	<title>Catallaxia - Contributions [fr]</title>
	<link rel="self" type="application/atom+xml" href="https://www.catallaxia.org/api.php?action=feedcontributions&amp;feedformat=atom&amp;user=Apollon"/>
	<link rel="alternate" type="text/html" href="https://www.catallaxia.org/wiki/Sp%C3%A9cial:Contributions/Apollon"/>
	<updated>2026-04-26T15:22:14Z</updated>
	<subtitle>Contributions</subtitle>
	<generator>MediaWiki 1.39.11</generator>
	<entry>
		<id>https://www.catallaxia.org/index.php?title=Jacques_Rueff:La_fin_de_l%27%C3%A8re_keyn%C3%A9sienne&amp;diff=3861</id>
		<title>Jacques Rueff:La fin de l&#039;ère keynésienne</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://www.catallaxia.org/index.php?title=Jacques_Rueff:La_fin_de_l%27%C3%A8re_keyn%C3%A9sienne&amp;diff=3861"/>
		<updated>2010-11-13T15:18:44Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Apollon : &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Auteur|nom=Jacques Rueff&lt;br /&gt;
|image=[[Image:rueff.gif]]&lt;br /&gt;
|dates = 1896-1978&lt;br /&gt;
|tendance = [[:wl:Libéraux classiques|libéral classique]]&lt;br /&gt;
|citations = « Toutes les turpitudes de notre régime, j&#039;en ai toujours trouvé la source dans des interventions de l&#039;État. Les systèmes malthusiens donnent à leurs auteurs toutes les apparences de l&#039;action généreuse, alors qu&#039;ils organisent la misère et la ruine. »&amp;lt;br&amp;gt;« Les hymnes à l&#039;exportation ne sont que stupidité et mensonge. [Ils supposent de n&#039;avoir pas conscience de l&#039;] inanité de toute distinction entre commerce intérieur et international. »&lt;br /&gt;
|liens = [[:wl:Jacques Rueff|Wikibéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
{{titre|La fin de l&#039;ère keynésienne|[[Jacques Rueff]]|Article de Jacques Rueff paru dans &#039;&#039;Le Monde&#039;&#039; des 19 et 20/21 février 1976. Version anglaise: &amp;quot;The End of the Keynesian Era or: When the Long Run Ran Out&amp;quot;, Euromoney, avril 1976, pp.70-7. L&#039;article a été réédité sous une forme plus longue intégrant le texte de 1931 sur le &amp;quot;chômage permanent&amp;quot; dans Emil-Maria Claassen et Georges Lane (eds.), &#039;&#039;Oeuvres complètes de Jacques Rueff, Tome III: Politique économique&#039;&#039;, livre 1, Plon, Paris, 1979, pp. 161-178.}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;div class=&amp;quot;text&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
==1ère partie : &amp;quot;Le chômage, les salaires et les prix&amp;quot;. Le Monde, 19 février 1976==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Keynes a proposé en 1936 une politique propre à libérer le monde du fléau que constituait le chômage permanent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je demande qu&#039;on ne me fasse pas l&#039;injure de penser que je parle légèrement de son entreprise. C&#039;était une fin désirable entre toutes que de porter remède à un mal qui avait semé la désolation et la ruine dans tant de foyers, notamment en Angleterre où, entre 1923 et 1930, le nombre des travailleurs sans emploi avait varié entre un million quinze mille et deux millions six cent mille. Mais un remède n&#039;est utile qu&#039;autant qu&#039;il n&#039;entraîne pas des conséquences indirectes aussi graves que le mal auquel il tend à parer, conséquences propres à le priver de tout résultat bénéfique pour ceux-là mêmes dont il tend à atténuer les souffrances et à alléger la peine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour porter jugement, après quatre décennies d&#039;application, sur le remède keynésien, une analyse objective est indispensable. C&#039;est elle qui sera tentée ici. Avant Keynes, on tenait le chômage généralisé pour un accident temporaire, lié au rythme de l&#039;activité économique. On avait constaté que celle-ci était soumise à des variations cycliques, marquées par des alternances de baisse et de hausse du niveau général des prix. On observait que la baisse du niveau général des prix, caractéristique des périodes de dépression, n&#039;affectait pas immédiatement le niveau des salaires. De ce fait, elle augmentait le &amp;quot;salaire réel&amp;quot;, quotient de l&#039;indice des salaires par l&#039;indice du niveau général des prix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On sait que, sur tous les marchés, la hausse d&#039;un prix particulier relativement à l&#039;ensemble des prix diminuait la demande et augmentait l&#039;offre dont le produit intéressé était l&#039;objet. Le décalage entre les mouvements respectifs du prix du travail et du niveau général des prix suscitait un chômage qui, habituellement, par ajustement des salaires au niveau abaissé des prix de vente. Il va de soi que ce processus de courte période n&#039;était pas exclusif d&#039;une hausse progressive et continue des salaires en fonction des augmentations de productivité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès qu&#039;apparut le chômage anglais, distinct par sa soudaineté, sa durée et son ampleur des chômages afférents aux crises périodiques antérieures, je me préoccupais de soumettre à l&#039;épreuve des faits l&#039;explication classique, partout enseignée et jamais mise en doute.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===La cause essentielle du chômage===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le 10 décembre 1925, je publiais dans la Revue politique et parlementaire une étude intitulée: &amp;quot;Les variations du chômage en Angleterre&amp;quot; Cette étude révélait, pour la période 1919-1925, une corrélation quasi-totale entre les variations du rapport salaires-prix – autrement dit, du salaire réel – et du chômage. Par là, elle confirmait avec une étonnante précision la théorie classique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Qu&#039;il me soit permis de marquer en passant, pour l&#039;histoire des idées, que ma publication antérieure de près d&#039;un an à celle où, selon Milton Friedman, Irving Fisher aurait révelé, en juin 1926, dans l&#039;International Labour Review, &amp;quot;une relation entre le chômage et les variations de prix&amp;quot;. Il était important de savoir si la corrélation que j&#039;avais dégagée était un accident temporaire ou l&#039;image d&#039;un phénomène durable. A cette fin, en 1931, je repris la même recherche. Elle témoigna d&#039;une corrélation aussi étroite que la précédente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mon article provoqua de vives polémiques. L&#039;illustre économiste Sir Josiah Stamp — qui devint ultérieurement lord Stamp, avant de mourir pendant la guerre, à Londres, au cours d&#039;un bombardement aérien — en publia dans le Times des 11 et 12 juin 1931 de larges extraits. Dans le même journal, l&#039;éditorial du du 12 juin présenta un commentaire sous le titre &amp;quot;Work Wages and the Dole&amp;quot; (travail, salaires et indemnité de chômage). Ces articles projettent de vives lumières sur le problème.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C&#039;est un fait très paradoxal et en apparence contraire à toutes les lois économiques que les salaires aient pu rester rigoureusement invariables, alors que l&#039;offre de main-d&#039;œuvre dépassait aussi largement et d&#039;une manière permanente la demande de travail. Mais le paradoxe n&#039;était ici qu&#039;apparent. Depuis 1911, en effet, il existait en Angleterre un système d&#039;assurance-chômage, qui donnait aux ouvriers sans travail une indemnité connue sous le nom de &amp;quot;dole&amp;quot;. La conséquence d&#039;un pareil régime était d&#039;établir un certain niveau minimal de salaire, à partir duquel l&#039;ouvrier était incité à demander la &amp;quot;dole&amp;quot; plutôt qu&#039;à travailler pour un salaire qui ne lui vaudrait qu&#039;un excédent assez faible sur la somme qu&#039;il recevait comme chômeur. Il semble bien qu&#039;au début de l&#039;année 1923 les salaires, qui suivaient en Angleterre la baisse des prix, soient venus buter contre ce niveau d&#039;équilibre. Ils se sont brusquement arrêtés dans leur chute et, depuis ce moment, ils ont pratiquement cessé de varier. En fait, d&#039;ailleurs, le niveau des salaires est pratiquement celui qui résulte des contrats collectifs de travail ; mais il est évident que la stricte obédience à des contrats laissant subsister un nombre important de chômeurs n&#039;aurait pu être maintenue sans subvention aux ouvriers privés d&#039;emploi. Soulignons que, pour que cette analyse soit exacte, il n&#039;est pas nécessaire que le salaire soit abaissé au niveau de la &amp;quot;dole&amp;quot;. En général, il sera immobilisé à un niveau supérieur. C&#039;est seulement le montant de la différence qui fera obstacle, à partir d&#039;un certain niveau, à l&#039;acceptation d&#039;une éventuelle diminution du salaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suivant les calculs de sir Josiah, le coefficient de corrélation entre les deux courbes (salaire réel et chômage) n&#039;est pas inférieur à 95% pour la période 1919-25,&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;quot;plus élevé, dit-il, qu&#039;aucune corrélation jamais trouvée dans le domaine économique&amp;quot; ; pour la période postérieure à 1927, calculé par le Industrial Institute, il est de 89%. Sir Josiah note encore que — bien que très discutée — la thèse a réussi à convaincre un petit groupe d&#039;économistes éminents, tels que Pigou, Beveridge, Loveday et Siegfried, qui sont certes ni des libéraux impénitents, ni des hommes de droite. On est conduit à se demande si une même corrélation peut être observée dans d&#039;autres pays. La recherche a été tentée par M. J. Denuc et publiée dans le Bulletin de la statistique générale de la France d&#039;avril-juin 1930. Elle est rendue précaire par la quasi-inexistence, à l&#039;époque, en dehors de l&#039;Angleterre, d&#039;un véritable indice des salaires et la rareté des indices de chômage. Néanmoins, M. Denuc formule la conclusion suivante :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&amp;quot;Les statistiques concernant le pouvoir d&#039;achat des taux de salaire … ont fait ressortir une concordance assez générale entre les variations de ce pouvoir d&#039;achat et celles du chômage. Comme cette concordance a été constatée non seulement pour un même pays dans des circonstances différentes … mais encore dans des pays dont la structure économique est très variée, on peut conclure, semble-t-il, à une liaison assez étroite entre les salaires réels et le chômage… Le changement de sens des mouvements se produit le plus souvent sur les salaires réels avant d&#039;intervenir sur le chômage&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces constatations marquent que l&#039;immobilisation en baisse du niveau des salaires, en une période de forte baisse du niveau général des prix, avait produit excès d&#039;offres de travail et insuffisances de demandes dans des conditions analogues à celles qu&#039;ont toujours créées la fixation de prix minima en période de prix décroissants. Les files d&#039;attente à la porte des bureaux d&#039;embauche, en période de blocage à la baisse des salaires, sont l&#039;équivalent, mutatis mutandis, des accumulations de stocks invendables qui ont été observées lorsque le prix de certains agricoles — tel le blé, dans les années1935-36, était maintenu par voie d&#039;autorité à un niveau immuable en période de baisse du niveau général des prix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===L&#039;expérience du passé confirmée===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant mon observation s&#039;appliquait à une période ancienne où l&#039;Angleterre se trouvait dans des conditions très spéciales, marquées par une baisse progressive des prix. Il était important de rechercher si le même phénomène pouvait être observé dans la période présente, caractérisée, jusqu&#039;à une date récente, par une hausse constante du niveau général des prix. J&#039;ai entrepris la recherche en 1974, avec M. Georges Lane que je remercie ici de son assistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Rueff 3a.png|center]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Rueff 3b.png|center]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le diagramme met en lumière pour la période 1963-1973, une corrélation semblable à celle qui avait été observée en Angleterre dans la période 1919-1930. La similitude prend toute sa valeur du fait qu&#039;elle s&#039;applique à une période de prix croissants. Elle montre la généralité du phénomène. Cependant, il doit être indiqué que la période septembre 1973-septembre 1974 présente relativement au reste du diagramme une anomalie analogue à celle qui fut observée en Angleterre pendant la grève générale de 1926. La perturbation peut être liée aux conditions particulières dans lesquelles la brusque hausse du prix du pétrole a affecté l&#039;indice du prix des produits industriels qui est ici considéré, ainsi qu&#039;aux répercussions exercées sur l&#039;indice du chômage par l&#039;ouverture de droits à indemnités de longue durée à certaines catégories de chômeurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les constatations qui précèdent obligent à admettre que l&#039;existence et les variations du chômage sont l&#039;expression d&#039;un phénomène général, observé en tout temps et sur tous les marchés. Je ne m&#039;attarderai pas à discuter ici la soi-disant &amp;quot;relation de Phillips&amp;quot;, qui étudie le marché du travail sans considération des prix auxquels le travail est vendu. Comme il était prévisible, elle s&#039;est révélée fausse et sans portée. Elle est actuellement abandonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est une fois de plus vérifié que toute immobilisation d&#039;un prix, soit en baisse (blé), soit en hausse (loyers), crée — sauf planification autoritaire des structures économiques, une crise de quantité. L&#039;équilibre ne saurait être retrouvé que par l&#039;adaptation de ce prix au niveau général des prix, ce qui voulait dire, dans le cas particulier du chômage anglais, baisse du niveau des salaires ou hausse du niveau général des prix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais le salaire réel est un prix très particulier du fait qu&#039;il détermine les conditions d&#039;existence des travailleurs et de leur famille. Ce caractère lui donne, très légitimement, une exceptionnelle importance sociale et humaine, plus générale encore que celle que présentent certains prix agricoles. Cette importance permet de prévoir la sensibilité de l&#039;opinion aux conclusions de toute étude propre à affecter en baisse le niveau nominal des salaires, même si, dans la période considérée, le niveau général des prix a plus encore baissé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==2ème partie : Les voies du retour au plein emploi, Le Monde, 20/21 février 1976==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le génie de Keynes, qui illustra l&#039;école de Cambridge, fut de percevoir, avant et peut-être plus que tout autre, le refus passionné que l&#039;opinion opposerait à toute politique tendant à établir en période de baisse des prix, un parallélisme entre les variations du niveau général des salaires et celles du niveau général des prix. La certitude de pareil refus le conduisit à élaborer, grâce à son incomparable habileté dialectique, une &amp;quot;théorie&amp;quot; du chômage, qui éliminait entièrement la baisse des salaires comme instrument de résorption d&#039;un chômage dû à une baisse des prix, mais retenait la hausse des prix en tant qu&#039;instrument de réduction sans pleurs du salaire réel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lord Keynes, tout surplus de production que des travailleurs en chômage pourraient produire, s&#039;ils étaient employés, risquerait de ne trouver aucune demande propre à l&#039;absorber. Cette situation paradoxale, pour ceux qui croient à l&#039;efficacité des mécanismes de marché et qui savent que la marge des augmentations de consommation possibles est très grande, sinon illimitée, résulte, suivant notre auteur, de &amp;quot;L&#039;état d&#039;esprit de la communauté, qui est ici tel que lorsque le revenu global croît, la consommation globale augmente, mais non du même montant que le revenu. De ce fait, les employeurs se verraient dans l&#039;impossibilité de trouver preneur pour les suppléments de production issus d&#039;une éventuelle augmentation de l&#039;emploi, si l&#039;emploi supplémentaire était consacré en totalité à la production de biens de consommation. Pour qu&#039;un supplément de main-d&#039;œuvre puisse être employé, il faut qu&#039;il existe un montant d&#039;investissement courant propre à absorber l&#039;excès de production qui est offerte et non demandée. Il s&#039;ensuit que, pour une valeur donnée de la propension de la communauté à consommer, c&#039;est le montant de l&#039;investissement courant qui détermine le niveau de l&#039;emploi… En général, il n&#039;y a pas de raison de penser que le volume de l&#039;emploi… doive être égal au plein emploi&amp;quot;. Et Keynes conclut:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&amp;quot;Lorsque la propension à consommer ne change pas, l&#039;emploi ne peut croître (c&#039;est-à-dire le chômage diminuer) que si la dépense d&#039;investissement croît elle aussi de manière à combler l&#039;écart grandissant entre l&#039;offre globale et la dépense de consommation&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Telle est, sur le plan politique, la conclusion majeure de la théorie keynésienne; on ne peut parer à un chômage déterminé qu&#039;en portant le montant des dépenses d&#039;investissement à un niveau propre à absorber la production que pourraient fournir les excédents de main-d&#039;œuvre inemployés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===Les fondements théoriques de la pharmacopée===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans un univers économique parfaitement fluide, l&#039;analyse keynésienne serait parfaitement exacte : l&#039;institution de dépenses d&#039;investissement susciterait des demandes nouvelles de main-d&#039;œuvre propres à absorber, sans hausse de prix, les effectifs inemployés dans la production d&#039;articles de consommation. Pour qu&#039;il en fût ainsi, il faudrait que les facteurs de production — main d&#039;œuvre et capital — inemployés dans la production de biens de consommation abandonnassent immédiatement et sans délai celle-ci pour se consacrer à la production des biens d&#039;investissement nouvellement demandés. Autrement dit, que les structures de production fussent, sous l&#039;influence des mouvements de salaires et de prix, entièrement fluides. Mais Keynes ne croit pas à la fluidité des structures économiques. Dans un article publié dans l&#039;Economic Journal de 1929, à l&#039;occasion d&#039;une controverse qui nous avait opposés sur les problèmes que posait le transfert des réparations allemandes, il écrit que, à ses yeux, j&#039;applique&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&amp;quot;la théorie des liquides à ce qui est une matière, sinon solide, au moins pâteuse, avec de fortes résistances internes&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son opinion est sans nul doute inspirée par l&#039;état de l&#039;économie anglaise où, à l&#039;époque, les mouvements de salaires étaient pratiquement exclus, ainsi qu&#039;en témoigne l&#039;immobilité de la courbe des salaires en Grande-Bretagne, pendant la période 1923-1930. De ce fait, la demande nouvelles de produits d&#039;investissement n&#039;affectera que très superficiellement leur production. Elle s&#039;exercera presque en vain et suscitera hausse de leur prix sans qu&#039;il y ait, du fait du blocage des salaires, baisse corrélative du prix des produits de consommation. Le niveau général des prix augmentera. Cette augmentation du niveau général des prix provoquera indirectement baisse du rapport salaires-prix, donc, comme nous l&#039;avons vu, baisse du chômage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===Le grand secret du magicien de Cambridge===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi apparaît le grand secret de la pharmacopée keynésienne. Lorsque le niveau général des salaires est générateur de chômage, il faut, par majoration des dépenses d&#039;investissement, provoquer une hausse du niveau général des prix. Pourquoi des dépenses d&#039;investissement plutôt que des dépenses de consommation ? Parce que celles-ci dépendent essentiellement de décisions individuelles, à l&#039;égard desquelles les autorités sont très désarmées, alors que celles-là sont très largement décidées par des autorités publiques ou quasi publiques. Ainsi, par le détour de la majoration des dépenses d&#039;investissement, la hausse des prix aura repris aux salariés le supplément de pouvoir d&#039;achat que la hausse des salaires leur avait attribué. C&#039;est cet artifice qui met entre les mains des gouvernements un remède d&#039;efficacité certaine pour la résorption du chômage par l&#039;inflation et, pour la création, lorsque celui-ci a été résorbé, d&#039;un régime d&#039;expansion et de suremploi continus. La leçon a été vite entendue. Dès 1945, elle a suscité en Grande-Bretagne et au Canada, deux Livres blancs, aux Etats-Unis, un projet de loi, le &amp;quot;Bill Murray&amp;quot;, qui imposaient aux gouvernements intéressés le maintien du plein emploi. En France, la Constitution de 1946 obligeait le gouvernement à présenter chaque année un&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&amp;quot;plan économique national ayant pour objet le plein emploi des hommes et l&#039;utilisation rationnelle des ressources matérielles&amp;quot;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le comité économique des Nations unies, créé également en 1946, s&#039;appelait &amp;quot;Comité des questions économiques et de l&#039;emploi&amp;quot;. Enfin, la conférence internationale chargée d&#039;établir le statut des échanges, et dont la première session s&#039;était tenue à Londres en octobre-novembre 1946, était &amp;quot;la conférence du commerce et de l&#039;emploi&amp;quot;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune religion ne s&#039;est répandue dans le monde aussi vite que celle de l&#039;emploi. Portée par le souvenir des drames du chômage qui avait ravagé l&#039;Angleterre et l&#039;Allemagne pendant les années 20, elle est devenue le premier principe, expresse ou tacite, de la politique économique dans presque tous les pays du monde. Masquant son objet sous l&#039;habillage habile et spécieux de la &amp;quot;théorie générale&amp;quot;, élevée par des disciples enthousiastes et aveugles à la hauteur d&#039;une bible de l&#039;action gouvernementale, elle a dissimulé le véritable visage des politiques d&#039;inflation qu&#039;elle recouvrait. Par ce détour, elle a donné bonne conscience aux gouvernements qui, ayant épousé leurs possibilités d&#039;impôts et d&#039;emprunts, recouraient aux délices trompeurs de la création monétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La politique de plein emploi a d&#039;abord été pratiquée systématiquement par l&#039;organisation de grands travaux, puis par l&#039;acceptation et la création volontaire de déficits budgétaires. Mais à partir de la fin des années 50, par une tragique coïncidence, les gouvernements ont été dispensés du soin de créer eux-mêmes l&#039;inflation génératrice d&#039;abord de plein emploi, puis de suremploi. Le dérèglement du système monétaire international, dû à la pratique généralisée de l&#039;étalon de change-or (Gold Exchange Standard), a engendré, dans tout l&#039;Occident, des balances dollar génératrices d&#039;inflation. Cette inflation est restée modérée jusqu&#039;au 17 mars 1968 parce qu&#039;elle s&#039;étanchait par l&#039;absorption des réserves d&#039;or et de devises du pool de l&#039;or — essentiellement celles des Etats-Unis — mais lorsque, à cette date, le dollar est devenu en fait inconvertible, avant de le devenir en droit temporairement le 15 août 1971, le processus inflationniste s&#039;est spontanément accéléré pour devenir, le 15 mars 1973, galopant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L&#039;accélération de la hausse des prix infligeait de cruels sacrifices aux travailleurs, dont les revenus ne suivaient qu&#039;avec retard la hausse des prix. La mise en vigueur de ces procédures a empêché d&#039;abord la baisse du rapport salaires-prix, puis provoqué son augmentation. Comme l&#039;a démontré l&#039;article précédent, ce double mouvement a mis fin à l&#039;état de suremploi. Le chômage est apparu et s&#039;est généralisé dans tout l&#039;Occident. La validité de ce diagnostic est illustrée par le diagramme qui décrit les variations du salaire réel et du chômage en France dans la période 1963-1975 (voir l&#039;article précédent). A pareille crise, les gouvernements ont réagi en appliquant partout des politiques keynésiennes, dites de &amp;quot;relance&amp;quot;. Fondées sur des procédures diverses et bien intentionnées, mais souvent indirectes — telles que la réduction de la journée de travail et l&#039;avancement de l&#039;âge de la retraite — elles avaient presque toujours pour effet, sous prétexte de sauvegarder le pouvoir d&#039;achat et de défendre les niveaux de vie, de créer du chômage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C&#039;est ainsi que l&#039;on est entré dans une ère où l&#039;effet keynésien, bien loin de jouer, s&#039;est trouvé inversé. Actuellement, dans l&#039;atmosphère de relance généralisée où baigne l&#039;Occident, l&#039;inflation ne provoque plus suremploi, mais stagnation et chômage. C&#039;est pareil désastre que je prévoyais lorsque, en 1947, je terminais une étude sur &amp;quot;les erreurs de la théorie générale de lord Keynes&amp;quot; par les sombres avertissements suivants:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&amp;quot;Il est probable que la prochaine période de dépression entraînera application généralisée dans le monde de la politique suggérée par lord Keynes. Je ne crains pas de me tromper en affirmant que cette politique ne réduira le chômage que dans une faible mesure, mais qu&#039;elle aura des conséquences profondes sur l&#039;évolution des pays dans lesquels elle sera appliquée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&amp;quot;Du fait de lord Keynes, la prochaine cyclique sera l&#039;occasion de profonds changements politiques, que cerains espèrent, que d&#039;autres redoutent. En tout cas, fondé sur une théorie fausse, les remèdes qui seront mis en œuvre entraîneront des répercussions profondément différentes de celles qu&#039;ils étaient appelés à promouvoir. Leur inefficacité sera, pour une grande partie de l&#039;opinion, raison nouvelle de réclamer la substitution d&#039;un régime qui, en se reniant, se sera lui-même détruit (1).&amp;quot; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aussi n&#039;est-ce pas surestimer l&#039;entreprise keynésienne que d&#039;y voir une véritable mutation de la pensée politique dans tous les Etats qui échappent encore à l&#039;emprise totalitaire. En donnant indûment aux gouvernements le sentiment que, par l&#039;investissement, ils avaient le moyen de procurer l&#039;expansion désirée et de bannir le chômage honni, la doctrine du plein-emploi a ouvert toutes grandes les vannes de l&#039;inflation et du chômage. Elle est en train de détruire sous nos yeux ce qui subsiste de la civilisation de l&#039;Occident.&lt;br /&gt;
{{Autres projets|&lt;br /&gt;
  wikiberal=Jacques Rueff|&lt;br /&gt;
  librairal=|&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===L&#039;expansion dans une quasi-stabilité des prix===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C&#039;est une erreur et un mensonge d&#039;attribuer à la revendication salariale, fondée sur des exigences idéologiques, la hausse des prix et l&#039;inflation. La revendication salariale ne tend qu&#039;à protéger les niveaux de vie des travailleurs contre les prélèvements occultes dont ils n&#039;ont cessé d&#039;être l&#039;objet. Elle est effet et non pas cause de la hausse des prix. Dans l&#039;état actuel des choses, on ne peut douter qu&#039;elle est génératrice du chômage. Seul un système de convertibilité monétaire — qui ne sera efficace que s&#039;il est métallique — imposera aux gouvernements les disciplines de gestion génératrices d&#039;une stabilité acceptable. Pour s&#039;en convaincre sans recourir à de pesantes analyses économiques, il suffit de constater qu&#039;entre 1714 et 1914, en Angleterre, et entre 1749 et 1939, aux Etats-Unis — toutes périodes d&#039;étalon-or, les prix étaient en fin de période sensiblement au même niveau qu&#039;au début, nonobstant des alternances de hausses et de baisses qui n&#039;étaient qu&#039;une image de la stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J&#039;ai souvent démontré et j&#039;affirme à nouveau ici que le rétablissement de la convertibilité métallique du dollar — sans recours à l&#039;artifice des droits de tirage spéciaux — rendrait au monde, par le contrôle des évolutions cycliques de l&#039;activité économique une acceptable stabilité des prix. Pareille stabilité des prix ramènerait rapidement les taux d&#039;intérêt à long terme, des niveaux aberrants où ils se trouvent actuellement, à des valeurs répondant à la rentabilité réelle de la production. Cette baisse engendrerait une augmentation des investissements devenus rentables, laquelle serait source d&#039;une amplification très sensible de la productivité du travail. Dans pareil cadre, la procédure consacrée des négociations collectives donnerait aux travailleurs le bénéfice des augmentations de productivité et, par là, leur procurerait des augmentations de salaires de grande valeur, lesquelles ne seraient plus constamment érodées par le malhonnête artifice de la hausse des prix. Rétablissement de la convertibilité monétaire, protection scrupuleuse de la procédure des négociations collectives, telles sont les deux voies propres à rendre aux systèmes économiques de l&#039;Occident la possibilité de durer. En dehors d&#039;elles, il n&#039;est que faux semblants, aventures et mensonges.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Notes==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
(1) Dans &amp;quot;Les erreurs de la théorie générale de lord Keynes&amp;quot;, Revue d&#039;économie politique, Paris, janvier-février 1947. &amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;/div&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Jacques Rueff}}[[wl:Jacques Rueff]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Apollon</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://www.catallaxia.org/index.php?title=Friedrich_A._Hayek:La_pens%C3%A9e_hay%C3%A9kienne_selon_Raymond_Aron&amp;diff=3860</id>
		<title>Friedrich A. Hayek:La pensée hayékienne selon Raymond Aron</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://www.catallaxia.org/index.php?title=Friedrich_A._Hayek:La_pens%C3%A9e_hay%C3%A9kienne_selon_Raymond_Aron&amp;diff=3860"/>
		<updated>2010-11-12T12:43:23Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Apollon : cat&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Auteur|nom=Friedrich A. Hayek&lt;br /&gt;
|image=[[Image:hayek.gif]]&lt;br /&gt;
|dates = 1899-1992&lt;br /&gt;
|tendance = [[:wl:Libéraux classiques|libéral classique]]&lt;br /&gt;
|citations = « La liberté, laissée à chacun d&#039;utiliser les informations dont il dispose ou son environnement pour poursuivre ses propres desseins, est le seul système qui permette d&#039;assurer la mobilisation la plus optimale possible de l&#039;ensemble des connaissances dispersées dans le corps social. »&amp;lt;br&amp;gt; « Laisser la loi aux mains de gouvernants élus, c&#039;est confier le pot de crème à la garde du chat. »&lt;br /&gt;
|liens = [[:wl:Friedrich August von Hayek|Wikibéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
{{titre2|La pensée hayékienne|Analyse de [[Raymond Aron]]|Extrait du chapitre deux de &#039;&#039;Essai sur les libertés&#039;&#039; : « libertés formelles et libertés réelles »}}&amp;lt;div class=&amp;quot;text&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La critique que nous appelerons &amp;quot;libérale-individualiste&amp;quot;, ou encore la &amp;quot;critique Whig&amp;quot;, celle dont le livre de F.A. Hayek The Constitution of Liberty est l&#039;expression la plus systématique et la plus éloquente, n&#039;a guère de succès en dehors de cercles étroits. Je crains même que la plupart de mes lecteurs ne s&#039;étonnent de la portée que je lui attribue en la mettant sur le même plan que la critique venue de l&#039;autre bord (NdC : le marxisme). Je le fais intentionnellement parce que les non-conformistes méritent la sympathie et l&#039;estime : or, F.A. Hayek est par excellence un non-conformiste qui, en plaidant le dossier de l&#039;individualisme libéral, va à contre-courant et sait qu&#039;il choisit la solitude. De plus, c&#039;est à tort que l&#039;on dénie au réquisitoire whig toute signification. L&#039;économie mixte, la démocratie libérale, le &#039;&#039;Welfare State&#039;&#039;, bien qu&#039;ils paraissent et me paraissent à l&#039;heure présente le compromis le meilleur entre les diverses libertés que la société moderne a l&#039;ambition de donner aux hommes, prêtent le flanc à des objections venues de deux côtés : du côté de ceux qui voulaient libérer tous les individus &#039;&#039;from want and fear&#039;&#039; (du besoin et de la peur), du côté aussi de ceux qui voulaient limiter les pouvoirs de l&#039;État et l&#039;arbitraire de l&#039;administration afin de laisser à l&#039;initiative individuelle et à la sphère privée le plus d&#039;extension possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les idées de F.A. Hayek n&#039;ont pas été sérieusement étudiées, souvent elles ont été rejetées sans résèrve et sans hésitation à cause de la légende, créée par une lecture rapide du &#039;&#039;Road to Serfdom&#039;&#039;. (1) Si, en effet, la critique des Whigs se résumait dans l&#039;idée, manifestement fausse, que l&#039;intervention de l&#039;État dans la vie économique conduit inexorablement à la planification totale et celle-ci à l&#039;État totalitaire, la cause serait vite entendue. Une crise comme celle de 1929 a donné une chance à un parti totalitaire. La planification totale, appliquée par des partis révolutionnaires, communiste ou national-socialiste, a été l&#039;effet d&#039;une prise du pouvoir, elle n&#039;a jamais été l&#039;aboutissement final d&#039;une demi-planification par un parti, tel le parti travailliste, qui se voulait fidèle aux valeurs libérales. De même la planification indicative à la française, à supposer qu&#039;elle soit responsable du progrès rapide de l&#039;économie française, a bien plutôt consolidé les institutions pluralistes que compromis les libertés formelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Écartons immédiatement la philosophie de l&#039;Histoire qui, à la manière de la philosophie marxiste, annoncerait la fatalité de la route de la servitude, mais fonderait cette fatalité non sur les contradictions irréductibles d&#039;un régime de propriété privée et de concurrence, mais sur les idées fausses et le mépris des valeurs libérales que répandent les penseurs socialistes. Ce qui me paraît significatif dans le livre de Hayek, ce n&#039;est pas le prophète, qui n&#039;y figure d&#039;ailleurs pas, d&#039;un régime totalitaire au bout de la route que suivent les sociétés occidentales, mais la dénonciation des coups portés dès maintenant aux libertés des individus, telles que les concevaient les &#039;&#039;foundind fathers&#039;&#039;, Tocqueville et John Stuart Mill.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour comprendre la pensée de Hayek, prenons pour point de départ les définitions qu&#039;il donne des notions et la hiérarchie des valeurs qu&#039;il pose. Il ne définit pas la liberté par la démocratie, par la souveraineté du peuple ou l&#039;absolutisme de la volonté générale (c&#039;est-à-dire de la volonté de la majorité). Comme Tocqueville, il est démocrate parce qu&#039;il est libéral et non inversement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;L&#039;égalité devant la loi conduit à la revendication que tous les hommes prennent une part égale à la détermination de la loi. Tel est le point de rencontre entre le libéralisme traditionnel et le mouvement démocratique. Cependant, ils n&#039;en ont pas moins une autre préoccupation essentielle. Le libéralisme (dans le sens que ce mot avait en Europe au siècle dernier) se soucie surtout de limiter le pouvoir de contrainte que possède n&#039;importe quel gouvernement, qu&#039;il soit démocrate ou non, cependant que le démocrate dogmatique ne connaît qu&#039;une seule limite au gouvernement, l&#039;opinion courante de la majorité. La différence entre ces deux idéaux apparaît en toute clarté si nous désignons le terme auquel chacun s&#039;oppose : la démocratie s&#039;oppose au gouvernement autoritaire ; le libéralisme au totalitarisme. Aucun des deux systèmes n&#039;exclut nécessairement le contraire de l&#039;autre : une démocratie peut détenir des pouvoirs totalitaires et il est concevable qu&#039;un gouvernement autoritaire agisse selon des principes libéraux.&#039;&#039;(2)&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette opposition me paraît pleinement valable, bien qu&#039;elle déplaise aujourd&#039;hui à beaucoup. M. Sidney Hook, qui me précéda à cette tribune des &#039;&#039;Jefferson Lectures&#039;&#039; est, dans le langage de Hayek, un démocrate dogmatique : l&#039;impératif premier, selon lui, c&#039;est que les hommes se gouvernent eux-mêmes, donc que le peuple soit honnêtement consulté et que la volonté de la majorité soit obéie. Si cette volonté est mal éclairée, le démocrate s&#039;inclinera, non sans regret ou protestation, mais sans hésitation. &amp;quot;L&#039;obéissance à la loi qu&#039;on s&#039;est donnée&amp;quot; est liberté. Or, le démocrate s&#039;est donné comme loi suprême l&#039;obéissance à la loi de la majorité. Je ne suis pas un &amp;quot;démocrate dogmatique&amp;quot; et je rejoindrais volontiers Hayek : la démocratie, plus un moyen qu&#039;un but, est le régime qui, surtout à notre époque, donne la meilleure chance de sauvegarder la liberté (celle du libéralisme européen). J&#039;ajouterai cependant que le lien entre cette liberté et la démocratie est plus étroit que ne le suggère la formule moyen-fin. La démocratie marque l&#039;aboutissement logique de la philosophie libérale. Les élections, la concurrence des partis, les assemblées ne constituent après tout que des procédures pour choisir les gouvernants ; ce choix ne détermine pas les objectifs que se proposeront les élus. Mais ces procédures, à condition d&#039;être respectées, garantissent le transfert régulier du pouvoir d&#039;un homme ou d&#039;un groupe à un autre homme ou à un autre groupe. Dans les sociétés où l&#039;idée démocratique s&#039;est imposée comme le seul principe de légitimité, il est concevable mais rare qu&#039;un pouvoir autoritaire - c&#039;est-à-dire qui ne se soumette pas aux pratiques démocratiques - demeure libéral dans son mode d&#039;exercice. Tocqueville avait donc raison, à mon sens, en dépit des critiques qu&#039;il ne mesurait pas à la démocratie (au sens politique du terme), d&#039;y voir l&#039;expression normale d&#039;une société sans aristocratie héréditaire et la condition le plus souvent nécessaire aux libertés des Whigs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré tout, entre ceux qui posent la primauté du libéralisme et ceux qui posent la primauté de la démocratie, il subsiste une différence sur le plan des principes qui modifie grandement les jugements portés sur les institutions ou les problèmes. Encore reste-t-il, pour s&#039;entendre, à définir la liberté que le libéralisme met au-dessus de tout, pour des raisons de morale ou d&#039;efficacité. La liberté, selon Hayek, est tout simplement absence de contrainte (&#039;&#039;coercicion&#039;&#039;). Et la contrainte à son tour&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;intervient lorsque les actions d&#039;un homme sont soumises à la volonté d&#039;un autre homme au service, non de son propre dessein, mais du dessein de l&#039;autre&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et un peu plus loin :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;La contrainte implique la menace de maltraiter afin de déterminer par là même une certaine conduite&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L&#039;essence de la contrainte est la menace d&#039;infliger à un autre, s&#039;il ne se soumet pas à notre volonté, une sanction. Celui qui est contraint perd la capacité d&#039;user de son intelligence pour choisir ses moyens et ses fins. Il devient l&#039;instrument de celui dont il subit la volonté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La contrainte comporte la détermination par un individu des données essentielles de la conduite d&#039;un autre ; elle ne peut donc être prévenue qu&#039;en donnant à l&#039;individu le moyen d&#039;assurer pour lui-même une sphère privée à l&#039;intérieur de laquelle il est à l&#039;abri de ces intrusions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté est donc définie négativement, comme liberté &#039;&#039;from&#039;&#039;, libération par rapport à la contrainte, et cette dernière apparaît dès qu&#039;un individu doit servir d&#039;instrument au service d&#039;un autre. La liberté se confond avec la garantie d&#039;une sphère privée où chacun est maître de lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelle est la liberté concrète qui sert de modèle à cette définition de la liberté ? Manifestement la liberté de l&#039;entrepreneur ou celle du consommateur, le premier libre de prendre des initiatives et de combiner les moyens de production, le second libre de l&#039;emploi qu&#039;il fera du pouvoir d&#039;achat que lui assurent ses revenus monétaires. Mais ni le travailleur dans une chaîne de production, ni l&#039;employé à l&#039;intérieur d&#039;une vaste organisation, ni le soldat soumis à une stricte discipline, ni le jésuite qui a fait voeu d&#039;obéissance ne sont libres, selon cette définition. Bien plus, la nature même de la société industrielle semble réduire inexorablement le nombre de ceux qui accèdent à cette liberté, au moins dans le travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
F.A. Hayek semble conscient de cette objection et il s&#039;efforce de prévenir les conséquences de la définition qu&#039;il a posée. Même à l&#039;intérieur d&#039;une entreprise, la distinction demeure possible entre l&#039;ordre précis, spécifique qui fait d&#039;un homme l&#039;instrument d&#039;un autre et la consigne générale (&#039;&#039;standing order&#039;&#039;) qui laisse aux exécutants une marge d&#039;autonomie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;La mode selon laquelle les objectifs et la connaissance qui guident une action particulière sont répartis entre celui qui commande et celui qui exécute, constitue la distinction la plus importante entre des lois générales et des ordres particuliers.&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au fur et à mesure que les règlements deviennent plus généraux et laissent aux individus une marge de manœuvre, la sphère d&#039;autonomie individuelle apparaît et s&#039;élargit. Du même coup, s&#039;esquisse la condition essentielle de la liberté : le règne de la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;La conception de la liberté sous le règne de la loi - objectif principal de ce livre - repose sur la thèse suivante : quand nous obéissons aux lois, au sens de règles générales et abstraites, formulées sans référence à une application éventuelle à nous-mêmes, nous ne sommes pas soumis à la volonté d&#039;un autre homme et par conséquent nous sommes libres.&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;Le fait est que si le Pouvoir signifie que les hommes sont soumis à la volonté d&#039;autres hommes, la gouvernement n&#039;a pas le pouvoir dans une société libre.&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L&#039;idéal du règne de la loi, substituée à la domination de l&#039;homme sur l&#039;homme, appartient à la tradition du libéralisme occidental et je ne suis pas tenté de le renier. Mais il s&#039;agit d&#039;un idéal qui n&#039;est ni pleinement accessible à tous, ni coextensif à l&#039;existence entière de la société. Qu&#039;on le veuille ou non, le gouvernement des sociétés comportera toujours le pouvoir des hommes sur les hommes : en période de crise, face aux autres collectivités, les gouvernants prennent des décisions qui engagent tous les citoyens et font inévitablement de ces derniers leurs instruments. De plus, bien qu&#039;à l&#039;intérieur de l&#039;entreprise il ne soit pas exclu de laisser à quelques-uns une certaine initiative, une organisation moderne, par essence, transforme des dizaines, des centaines, des milliers d&#039;hommes en rouages d&#039;une organisation, l&#039;individu ne déterminant ni les buts ni la plupart du temps les moyens de son action, c&#039;est-à-dire d&#039;un travail rationalisé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès lors, sans renier l&#039;idéal du &#039;&#039;rule of law&#039;&#039;, sans mettre en doute que la sauvegarde d&#039;une sphère privée soit une partie intégrante de la liberté, on comprend que nos sociétés se refusent à voir dans la liberté des &#039;&#039;Whigs&#039;&#039; le tout de la liberté. La liberté de choix, quand il s&#039;agit du consommateur, de l&#039;électeur, du croyant, de l&#039;intellectuel intéresse tous les hommes ; quand il s&#039;agit du travail, elle n&#039;intéresse qu&#039;un petit nombre. Cette sphère d&#039;autonomie individuelle peut, à juste titre, apparaître dérisoire à ceux qui manquent d&#039;un minimum de ressources matérielles ou qui sont soumis à des gouvernants étrangers, même sous un régime constitutionnel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d&#039;autres termes, les libertés des libéraux ne sont pas devenues indifférentes aux masses, si l&#039;on inclut dans ces libertés la sécurité, le droit de parler ou d&#039;écrire, celui de choisir ses représentants ou celui, pour une population, de se constituer en État indépendant. En revanche, le réquisitoire des Whigs ne convaincra qu&#039;une minorité tant qu&#039;il confond un aspect avec le tout de la liberté et méconnaît la force des revendications égalitaires. La liberté du consommateur a une signification pour tous, la liberté de l&#039;entrepreneur seulement pour quelques-uns. La substitution, ici ou là, des directeurs publics aux directeurs privés n&#039;a pas satisfait les aspirations à la liberté, elle n&#039;a pas non plus entraîné la perte des libertés - celles du consommateur, du citoyen, du penseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je ne conclurai pas, pour autant, que la critique des &#039;&#039;Whigs&#039;&#039; telle que la présente Hayek n&#039;a rien à nous enseigner. Tout au contraire, je tiens une telle critique, à contre-courant de l&#039;époque, pour féconde et regrette seulement que, par ses excès, elle s&#039;affaiblisse elle-même. Sans énumérer tous les points sur lesquels la réflexion, sinon l&#039;approbation, s&#039;impose, j&#039;en citerai quelques-uns.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C&#039;est une vieille idée, mais une idée encore vraie, que l&#039;extension progressive des activités étatiques entraîne la prolifération des décisions ou des règlements administratifs, sur lesquels le contrôle démocratique par les représentants de la nation s&#039;exerce malaisément. L&#039;État moderne devient de plus en plus bureaucratique et de moins en moins démocratique, si l&#039;on veut suggérer par cette formule le rôle croissant des fonctionnaires et le déclin des législateurs. Qu&#039;il y ait là un danger pour les droits individuels, qu&#039;il importe donc de garantir ceux-ci ou de les protéger, il faudrait un optimisme aveugle pour le nier. Le chapitre que Hayek consacre aux syndicats heurtera, à coup sûr, la plupart des lecteurs des deux côtés de l&#039;Atlantique. Mais les &#039;&#039;Whigs&#039;&#039; ne sont pas seuls à se demander si le système dans lequel un syndicat détient, en droit ou en fait, un monopole de l&#039;embauche, libre d&#039;exclure les travailleurs qui ne consentent pas à donner leur adhésion, est conforme à l&#039;idéal d&#039;une société libre. Il s&#039;est même trouvé des économistes de gauche pour s&#039;interroger, en Grande Bretagne, sur les conséquences réelles de l&#039;action syndicale, qu&#039;il s&#039;agisse du plein emploi, des inégalités de salaires selon les branches ou de l&#039;influence des pratiques restrictives sur la croissance économique. Le libéral qui adhère à la philosophie individualiste a certes tendance à oublier qu&#039;en se donnant une organisation collective, les travailleurs ont le sentiment d&#039;acquérir une puissance qui équilibre celle qu&#039;assure aux employeurs la propriété ou l&#039;argent. Mais, aux États-Unis et même en Grande Bretagne, la discussion sur le rôle des syndicats, sur les limites de leur action légitime, sur la contradiction entre la liberté individuelle et certains privilèges monopolistiques qu&#039;ils réclament est ouverte. La plupart du temps, ceux qui éprouvent des doutes hésitent à les exprimer par peur d&#039;être qualifiés de réactionnaires ; je vois là un mérite supplémentaire du libéral qui ne craint par et peut être souhaite sourdement l&#039;impopularité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les observateurs de l&#039;autre bord sont amenés, eux aussi, à se poser de telles questions, en constatant que, bien souvent, les syndicats, aux États-Unis, conquièrent des avantages supplémentaires pour des groupes relativement privilégiés, sans être aussi actifs et efficaces en faveur des véritables déshérités. Les &amp;quot;pauvres&amp;quot; dont nous avons parlé dans les pages précédentes témoignent de l&#039;impuissance des isolés dans une société industrielle, ils rappellent aussi que la puissance des organisations est loin d&#039;être proportionnelle aux besoins de leurs adhérents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J&#039;aimerai aussi indiquer, sans prendre une position catégorique, la condamnation que porte Hayek sur le principe et, en tout cas, sur les excès de l&#039;impôt progressif. Est-il juste que la contribution de chacun aux dépenses publiques ne soit pas simplement proportionnelle aux revenus du contribuable, qu&#039;elle représente une proportion d&#039;autant plus forte des revenus que ceux-ci sont plus élevés ? Personnellement, je ne donne pas à cette question la même réponse que le dogmatique du libéralisme, mais pas non plus la même que le dogmatique de la démocratie. Entre le principe de la proportionnalité et celui de la progressivité, ce sont les valeurs communément acceptées qui tranchent et non un principe. Les sociétés occidentales ayant souscrit, au moins partiellement, à un idéal égalitaire, la progressivité en résulte. Mais deux objections subsistent et deux questions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les objections portent d&#039;abord sur les taux les plus élevés (90 %), ensuite sur l&#039;efficacité de la méthode dans un régime où les gains en capital et les possibilités d&#039;évasion font peser le poids des taux élevés sur ceux dont les revenus sont exactement connus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les questions concernent l&#039;ambition de redistribuer le revenu national et le fait même de l&#039;inégalité. Ni la Sécurité sociale ni la fiscalité ne sont finalement des instruments très efficaces de redistribution, dans la mesure du moins où l&#039;on se donne pour objectif une réduction substantielle des inégalités. La Sécurité sociale française a plutôt contribué à une redistribution à l&#039;intérieur de la classe des salariés qu&#039;entre salariés et employeurs. Les taux d&#039;imposition de 90 % (en Grande Bretagne) sur les tranches supérieures des revenus qui, appliqués strictement, équivaudraient à fixer une limite supérieure aux revenus tolérés, entraînent une sorte de confiscation et me paraissent difficiles à justifier : ils apportent une fraction dérisoire du revenu total de l&#039;Etat, ils sont &amp;quot;tournés&amp;quot; par les plus ingénieux ou les mieux placés des riches, ils reposent sur une idée peu compatible avec les sociétés de type libéral : que l&#039;État est habilité en droit et capable en fait de déterminer souverainement la distribution du revenu national. Or il n&#039;en est pas capable en Occident et il ne pourrait en acquérir la capacité qu&#039;en allant jusqu&#039;au bout de l&#039;absorption de la société dans l&#039;État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L&#039;État peut et doit assurer à tous, par les lois sociales, le minimum de ressources qui rend possible une vie décente, au niveau que tolère la richesse collective. Il devrait s&#039;efforcer de réduire les bénéfices sans justification, fût-ce en supprimant certaines formes de propriété (terrains à bâtir dans les villes). Il est en droit de prélever sur les privilégiés une contribution aux dépenses publiques qui croît avec le niveau des revenus. Il peut et doit amortir les échecs ou les déclins relatifs des groupes, des individus, des régions, malheureux dans la course au progrès. Mais il ne parviendra jamais à triompher de l&#039;inégalité qui résulte de la disparité des réussites ou des services rendus, des bonnes ou des mauvaises chances. Bien souvent, les efforts de redistribution donnent des résultats contraires à ceux qui sont visés, ils n&#039;avantagent pas toujours ceux dont les revenus semblent scandaleux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L&#039;opinion publique ne se montre pas toujours hostile aux inégalités puisque les cachets des chanteurs ou des vedettes de cinéma ne choquent personne. L&#039;inégalité choque quand le riche passe pour n&#039;avoir pas mérité la richesse. Mais qui est juge des mérites ? Et, si scandaleuse que l&#039;idée puisse paraître, un ordre où chacun serait rétribué selon ses mérites subsisterait le hasard de l&#039;hérédité biologique à celui de l&#039;héritage social. Quant à un ordre social où chacun aurait droit au meilleur en fait de médecine ou d&#039;enseignement, par définition, il est impossible puisque le meilleur se définit comme ce qui est réservé à quelques-uns. Que ces quelques-uns soient désignés en une compétition où tous les concurrents partiraient sur la même ligne, tel est, semble-t-il, l&#039;idéal de la plupart de nos contemporains. On se rapprochera probablement de cet idéal, mais de même que l&#039;idéal d&#039;une société gouvernée par les lois et non par les hommes, il est irréalisable. Le milieu familial favorise ou contrarie l&#039;épanouissement des dons (pourquoi devrait-il en être autrement ?). Il faudrait que les parents offrissent les mêmes conditions de vie aux enfants pour que l&#039;égalité au point de départ fût assurée. A ce moment-là, d&#039;autres problèmes surgiraient puisque, le verdict social étant équitable, les condamnés n&#039;auraient plus de circonstances atténuantes. Mais nous pouvons laisser ce souci à nos arrières-neveux et travailler en vue d&#039;une mobilité accrue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La suprême beauté de la production capitaliste consiste en ceci, que non seulement elle reproduit constamment le salarié comme salarié mais que proportionnellement à l&#039;accumulation du capital, elle fait toujours naître des salariés en surnombre. La loi de l&#039;offre et de la demande de travail est ainsi maintenue dans l&#039;ornière convenable, les oscillations du salaire se meuvent entre les limites les plus favorables à l&#039;exploitation, et enfin la subordination si indispensable du travailleur au capitaliste est garantie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi s&#039;exprime Marx dans le dernier chapitre (Théorie de la colonisation) du premier tome du &#039;&#039;Capital&#039;&#039;. Manifestement, tel n&#039;a pas été le cours de l&#039;histoire. Les salariés ne sont pas toujours en surnombre ; les salaires n&#039;oscillent pas &amp;quot;entre les limites les plus favorables à l&#039;exploitation&amp;quot;, ils progressent en valeur réelle au fur et à mesure que progresse la productivité du travail ; les syndicats ont substitué, dans les pays les plus développés, à la pure et simple subordination du travailleur au capitalisme des relations souvent contractuelles, et parfois proches de relations entre égaux. Dès lors, le tableau général que donne Marx de l&#039;évolution capitaliste est en partie vrai, en partie faux, en partie excessif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;Cette expropriation s&#039;accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette centralisation, à l&#039;expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l&#039;application de la science à la technique, l&#039;exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l&#039;outil en instruments puissants seulement par l&#039;usage commun, partant l&#039;économie des moyens de production, l&#039;entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d&#039;où le caractère international imprimé du régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre de potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d&#039;évolution sociale, s&#039;accroissent la misère, l&#039;oppression, l&#039;esclavage, la dégradation, l&#039;exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L&#039;heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés&#039;&#039; (3).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est vrai que progressent l&#039;&amp;quot;application de la science à la technique&amp;quot;, l&#039;&amp;quot;entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché mondial&amp;quot;, il est exagéré de se représenter la concentration du capital sous forme de l&#039;expropriation de la plupart des capitalistes au seul profit d&#039;une faible minorité, il est faux que ce processus entraîne &amp;quot;misère, oppression, esclavage, dégradation, exploitation des masses populaires&amp;quot;. Le mode de production est effectivement social : il fait éclater en un sens l&#039;enveloppe capitaliste, mais cet éclatement s&#039;opère à l&#039;intérieur du cadre légal des régimes occidentaux que les Soviétiques appellent capitalistes. Cadre assez souple pour s&#039;adapter aux besoins &amp;quot;de la transformation des outils en instruments puissants seulement par l&#039;usage commun&amp;quot;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Passons de la prophétie catastrophique de Marx au cauchemar de Tocqueville.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;L&#039;espèce d&#039;oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l&#039;a précédée dans le monde : nos contemporains ne sauraient en trouver l&#039;image dans leur souvenir. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l&#039;idée que je m&#039;en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir puisque je ne peux la nommer. Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d&#039;hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d&#039;eux, retiré à l&#039;écart et comme étranger à la destinée de tous les autres ; ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l&#039;espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d&#039;eux mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n&#039;existe qu&#039;en lui-même et pour lui seul et, s&#039;il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu&#039;il n&#039;a plus de patrie. Au-dessus de ceux-là s&#039;élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d&#039;assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l&#039;âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu&#039;à les fixer irrévocablement dans l&#039;enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu&#039;ils ne songent qu&#039;à se réjouir ; il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l&#039;unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre.&#039;&#039; (4)&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les &#039;&#039;Whigs&#039;&#039; dogmatiques, de l&#039;école de F. Hayek, citent volontiers ce texte fameux où se mêlent des pressentiments lucides, des craintes excessives et des erreurs caractérisées. Il est vrai que l&#039;homme de la société moderne tend à vivre en une famille dite nucléaire et un cercle étroit d&#039;amis (ou de connaissances). La communauté de voisinage tend à se dissoudre. Le souci du bien-être est général et d&#039;ailleurs légitime en une société essentiellement laïque et démocratique, autrement dit qui a fait de la religion une affaire privée et détruit les statuts héréditaires et les normes de conduite propres à chacun d&#039;eux. L&#039;indifférence que ces individus &amp;quot;semblables et égaux&amp;quot; à tout ce qui se passe en dehors de leur milieu est une des attitudes que l&#039;on observe, en période tranquille. Si l&#039;on évoque le cours de l&#039;Histoire depuis que ces lignes furent écrites, on se demande si les phases de passion collective ne furent pas aussi nombreuses et, en tout cas, plus dangereuses que ces phases de repli égoïste sur soi. Quant au despotisme tutélaire de l&#039;État-providence, du &#039;&#039;Welfare State&#039;&#039;, il est suffisamment incomplet pour que l&#039;anticipation angoissée d&#039;une protection parfaite par l&#039;État et d&#039;une sécurité entière pour l&#039;individu paraisse à la fois prématurée et quelque peu déplaisante. En une société de salariat où les individus n&#039;acquièrent certains biens qu&#039;en dépensant aujourd&#039;hui leurs revenus de demain, où la solidarité de la famille élargie a disparu, où l&#039;assistance privée n&#039;a que des ressources limitées et se heurte à des résistances morales, les organisations de sécurité sociale répondent à un besoin évident que d&#039;ailleurs Hayek lui-même ne nie pas. Ce qui est en question, c&#039;est l&#039;extension de ces services au-dessus d&#039;un certain niveau de revenus et au-delà de garanties minimales, c&#039;est l&#039;effort, aux trois quarts vain, d&#039;obtenir par ces méthodes une redistribution des revenus. Pour le reste, les régimes doux n&#039;ont pas instauré de despotisme tutélaire, et quand les régimes ont instauré un despotisme, celui-ci n&#039;était que secondairement tutélaire, il était violent et idéocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ni la catastrophe prophétisée par Marx ni le despotisme tutélaire de Tocqueville ne se sont réalisés. Pas davantage l&#039;ambition prométhéenne de reconstruire l&#039;ordre social sur des bases nouvelles et selon une justice égalitaire ne s&#039;est accomplie. L&#039;écart me paraît plus grand entre le rêve des marxistes d&#039;avant 1917 et la réalité du régime soviétique qu&#039;entre le rêve américain et la réalité des Etats-Unis d&#039;aujourd&#039;hui. Certes, l&#039;économie des conglomérats est loin de la théorie de la libre entreprise, l&#039;inégalité des revenus dément la représentation d&#039;une société d&#039;égaux : l&#039;État grandit en dépit des polémiques contre le Leviathan étatique et le pouvoir se concentre en dépit de tous les freins et procédures d&#039;équilibre introduits par les &#039;&#039;founding fathers&#039;&#039; dans la Constitution. Malgré tout, si le système américain de valeurs et de croyances que décrivait Tocqueville est encore visible aujourd&#039;hui, c&#039;est aussi que la société industrielle, ignorée des fondateurs de la constitution américaine, a pu trouver place dans &amp;quot;l&#039;enveloppe capitaliste&amp;quot; pour reprendre l&#039;expression de Marx.&lt;br /&gt;
{{Autres projets|&lt;br /&gt;
  wikiberal=Hayek|&lt;br /&gt;
  librairal=|&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Libertés personnelles et liberté politique, libertés par rapport à l&#039;arbitraire et liberté de participer à la chose publique, &#039;&#039;freedom from despotism and to choose the governing people&#039;&#039;, en dépit de tous les bouleversements intervenus depuis un siècle et demi, demeurent pour l&#039;essentiel intacts, si renouvelés qu&#039;en soient les modes concrets d&#039;expression.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Survivance d&#039;un autre âge ? La liberté politique qui a survécu en intégrant à une constitution libérale une partie substantielle des droits sociaux ou libertés réelles impliqués par la revendication socialiste, résistera-t-elle demain à la technicité croissante des problèmes, à la passivité du consommateur de biens, à la culture de masse ? L&#039;affaiblissement des idéologies qu&#039;a provoqué le demi-succès de la synthèse démocratico-libérale annonce-t-il la mort du citoyen ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Notes==&lt;br /&gt;
(1) Il convient de rappeler que ce livre, qui a fait scandale à gauche parmi les « libéraux » (au sens américain), a valu à son auteur une lettre d&#039;approbation de Lord Keynes. Pas plus que Marx ne se déclarait marxiste, Keynes ne serait peut-être aujourd&#039;hui keynésien.&amp;lt;br /&amp;gt;&lt;br /&gt;
(2) Friedrich Hayek, &#039;&#039;La Constitution de la liberté&#039;&#039;, Chap.7 : la règle majoritaire&amp;lt;br /&amp;gt;&lt;br /&gt;
(3) &#039;&#039;Das Kapital&#039;&#039;, Tome XXIII, p. 790-791&amp;lt;br /&amp;gt;&lt;br /&gt;
(4) &#039;&#039;La démocratie en Amérique&#039;&#039;, t.II, IVe partie, chap.VI, p.324&amp;lt;br /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
R. Aron, &#039;&#039;Essai sur les libertés&#039;&#039;, 1965 &lt;br /&gt;
&amp;lt;/div&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Friedrich A. Hayek}}&lt;br /&gt;
[[wl:Hayek]]&lt;br /&gt;
[[Catégorie:Raymond Aron]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Apollon</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://www.catallaxia.org/index.php?title=Friedrich_A._Hayek:La_pens%C3%A9e_hay%C3%A9kienne_selon_Raymond_Aron&amp;diff=3838</id>
		<title>Friedrich A. Hayek:La pensée hayékienne selon Raymond Aron</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://www.catallaxia.org/index.php?title=Friedrich_A._Hayek:La_pens%C3%A9e_hay%C3%A9kienne_selon_Raymond_Aron&amp;diff=3838"/>
		<updated>2010-05-29T11:14:39Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Apollon : /* Notes */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Auteur|nom=Friedrich A. Hayek&lt;br /&gt;
|image=[[Image:hayek.gif]]&lt;br /&gt;
|dates = 1899-1992&lt;br /&gt;
|tendance = [[:wl:Libéraux classiques|libéral classique]]&lt;br /&gt;
|citations = « La liberté, laissée à chacun d&#039;utiliser les informations dont il dispose ou son environnement pour poursuivre ses propres desseins, est le seul système qui permette d&#039;assurer la mobilisation la plus optimale possible de l&#039;ensemble des connaissances dispersées dans le corps social. »&amp;lt;br&amp;gt; « Laisser la loi aux mains de gouvernants élus, c&#039;est confier le pot de crème à la garde du chat. »&lt;br /&gt;
|liens = [[:wl:Friedrich August von Hayek|Wikibéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
{{titre2|La pensée hayékienne|Analyse de [[Raymond Aron]]|Extrait du chapitre deux de &#039;&#039;Essai sur les libertés&#039;&#039; : « libertés formelles et libertés réelles »}}&amp;lt;div class=&amp;quot;text&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La critique que nous appelerons &amp;quot;libérale-individualiste&amp;quot;, ou encore la &amp;quot;critique Whig&amp;quot;, celle dont le livre de F.A. Hayek The Constitution of Liberty est l&#039;expression la plus systématique et la plus éloquente, n&#039;a guère de succès en dehors de cercles étroits. Je crains même que la plupart de mes lecteurs ne s&#039;étonnent de la portée que je lui attribue en la mettant sur le même plan que la critique venue de l&#039;autre bord (NdC : le marxisme). Je le fais intentionnellement parce que les non-conformistes méritent la sympathie et l&#039;estime : or, F.A. Hayek est par excellence un non-conformiste qui, en plaidant le dossier de l&#039;individualisme libéral, va à contre-courant et sait qu&#039;il choisit la solitude. De plus, c&#039;est à tort que l&#039;on dénie au réquisitoire whig toute signification. L&#039;économie mixte, la démocratie libérale, le &#039;&#039;Welfare State&#039;&#039;, bien qu&#039;ils paraissent et me paraissent à l&#039;heure présente le compromis le meilleur entre les diverses libertés que la société moderne a l&#039;ambition de donner aux hommes, prêtent le flanc à des objections venues de deux côtés : du côté de ceux qui voulaient libérer tous les individus &#039;&#039;from want and fear&#039;&#039; (du besoin et de la peur), du côté aussi de ceux qui voulaient limiter les pouvoirs de l&#039;État et l&#039;arbitraire de l&#039;administration afin de laisser à l&#039;initiative individuelle et à la sphère privée le plus d&#039;extension possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les idées de F.A. Hayek n&#039;ont pas été sérieusement étudiées, souvent elles ont été rejetées sans résèrve et sans hésitation à cause de la légende, créée par une lecture rapide du &#039;&#039;Road to Serfdom&#039;&#039;. (1) Si, en effet, la critique des Whigs se résumait dans l&#039;idée, manifestement fausse, que l&#039;intervention de l&#039;État dans la vie économique conduit inexorablement à la planification totale et celle-ci à l&#039;État totalitaire, la cause serait vite entendue. Une crise comme celle de 1929 a donné une chance à un parti totalitaire. La planification totale, appliquée par des partis révolutionnaires, communiste ou national-socialiste, a été l&#039;effet d&#039;une prise du pouvoir, elle n&#039;a jamais été l&#039;aboutissement final d&#039;une demi-planification par un parti, tel le parti travailliste, qui se voulait fidèle aux valeurs libérales. De même la planification indicative à la française, à supposer qu&#039;elle soit responsable du progrès rapide de l&#039;économie française, a bien plutôt consolidé les institutions pluralistes que compromis les libertés formelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Écartons immédiatement la philosophie de l&#039;Histoire qui, à la manière de la philosophie marxiste, annoncerait la fatalité de la route de la servitude, mais fonderait cette fatalité non sur les contradictions irréductibles d&#039;un régime de propriété privée et de concurrence, mais sur les idées fausses et le mépris des valeurs libérales que répandent les penseurs socialistes. Ce qui me paraît significatif dans le livre de Hayek, ce n&#039;est pas le prophète, qui n&#039;y figure d&#039;ailleurs pas, d&#039;un régime totalitaire au bout de la route que suivent les sociétés occidentales, mais la dénonciation des coups portés dès maintenant aux libertés des individus, telles que les concevaient les &#039;&#039;foundind fathers&#039;&#039;, Tocqueville et John Stuart Mill.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour comprendre la pensée de Hayek, prenons pour point de départ les définitions qu&#039;il donne des notions et la hiérarchie des valeurs qu&#039;il pose. Il ne définit pas la liberté par la démocratie, par la souveraineté du peuple ou l&#039;absolutisme de la volonté générale (c&#039;est-à-dire de la volonté de la majorité). Comme Tocqueville, il est démocrate parce qu&#039;il est libéral et non inversement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;L&#039;égalité devant la loi conduit à la revendication que tous les hommes prennent une part égale à la détermination de la loi. Tel est le point de rencontre entre le libéralisme traditionnel et le mouvement démocratique. Cependant, ils n&#039;en ont pas moins une autre préoccupation essentielle. Le libéralisme (dans le sens que ce mot avait en Europe au siècle dernier) se soucie surtout de limiter le pouvoir de contrainte que possède n&#039;importe quel gouvernement, qu&#039;il soit démocrate ou non, cependant que le démocrate dogmatique ne connaît qu&#039;une seule limite au gouvernement, l&#039;opinion courante de la majorité. La différence entre ces deux idéaux apparaît en toute clarté si nous désignons le terme auquel chacun s&#039;oppose : la démocratie s&#039;oppose au gouvernement autoritaire ; le libéralisme au totalitarisme. Aucun des deux systèmes n&#039;exclut nécessairement le contraire de l&#039;autre : une démocratie peut détenir des pouvoirs totalitaires et il est concevable qu&#039;un gouvernement autoritaire agisse selon des principes libéraux.&#039;&#039;(2)&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette opposition me paraît pleinement valable, bien qu&#039;elle déplaise aujourd&#039;hui à beaucoup. M. Sidney Hook, qui me précéda à cette tribune des &#039;&#039;Jefferson Lectures&#039;&#039; est, dans le langage de Hayek, un démocrate dogmatique : l&#039;impératif premier, selon lui, c&#039;est que les hommes se gouvernent eux-mêmes, donc que le peuple soit honnêtement consulté et que la volonté de la majorité soit obéie. Si cette volonté est mal éclairée, le démocrate s&#039;inclinera, non sans regret ou protestation, mais sans hésitation. &amp;quot;L&#039;obéissance à la loi qu&#039;on s&#039;est donnée&amp;quot; est liberté. Or, le démocrate s&#039;est donné comme loi suprême l&#039;obéissance à la loi de la majorité. Je ne suis pas un &amp;quot;démocrate dogmatique&amp;quot; et je rejoindrais volontiers Hayek : la démocratie, plus un moyen qu&#039;un but, est le régime qui, surtout à notre époque, donne la meilleure chance de sauvegarder la liberté (celle du libéralisme européen). J&#039;ajouterai cependant que le lien entre cette liberté et la démocratie est plus étroit que ne le suggère la formule moyen-fin. La démocratie marque l&#039;aboutissement logique de la philosophie libérale. Les élections, la concurrence des partis, les assemblées ne constituent après tout que des procédures pour choisir les gouvernants ; ce choix ne détermine pas les objectifs que se proposeront les élus. Mais ces procédures, à condition d&#039;être respectées, garantissent le transfert régulier du pouvoir d&#039;un homme ou d&#039;un groupe à un autre homme ou à un autre groupe. Dans les sociétés où l&#039;idée démocratique s&#039;est imposée comme le seul principe de légitimité, il est concevable mais rare qu&#039;un pouvoir autoritaire - c&#039;est-à-dire qui ne se soumette pas aux pratiques démocratiques - demeure libéral dans son mode d&#039;exercice. Tocqueville avait donc raison, à mon sens, en dépit des critiques qu&#039;il ne mesurait pas à la démocratie (au sens politique du terme), d&#039;y voir l&#039;expression normale d&#039;une société sans aristocratie héréditaire et la condition le plus souvent nécessaire aux libertés des Whigs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré tout, entre ceux qui posent la primauté du libéralisme et ceux qui posent la primauté de la démocratie, il subsiste une différence sur le plan des principes qui modifie grandement les jugements portés sur les institutions ou les problèmes. Encore reste-t-il, pour s&#039;entendre, à définir la liberté que le libéralisme met au-dessus de tout, pour des raisons de morale ou d&#039;efficacité. La liberté, selon Hayek, est tout simplement absence de contrainte (&#039;&#039;coercicion&#039;&#039;). Et la contrainte à son tour&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;intervient lorsque les actions d&#039;un homme sont soumises à la volonté d&#039;un autre homme au service, non de son propre dessein, mais du dessein de l&#039;autre&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et un peu plus loin :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;La contrainte implique la menace de maltraiter afin de déterminer par là même une certaine conduite&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L&#039;essence de la contrainte est la menace d&#039;infliger à un autre, s&#039;il ne se soumet pas à notre volonté, une sanction. Celui qui est contraint perd la capacité d&#039;user de son intelligence pour choisir ses moyens et ses fins. Il devient l&#039;instrument de celui dont il subit la volonté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La contrainte comporte la détermination par un individu des données essentielles de la conduite d&#039;un autre ; elle ne peut donc être prévenue qu&#039;en donnant à l&#039;individu le moyen d&#039;assurer pour lui-même une sphère privée à l&#039;intérieur de laquelle il est à l&#039;abri de ces intrusions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté est donc définie négativement, comme liberté &#039;&#039;from&#039;&#039;, libération par rapport à la contrainte, et cette dernière apparaît dès qu&#039;un individu doit servir d&#039;instrument au service d&#039;un autre. La liberté se confond avec la garantie d&#039;une sphère privée où chacun est maître de lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelle est la liberté concrète qui sert de modèle à cette définition de la liberté ? Manifestement la liberté de l&#039;entrepreneur ou celle du consommateur, le premier libre de prendre des initiatives et de combiner les moyens de production, le second libre de l&#039;emploi qu&#039;il fera du pouvoir d&#039;achat que lui assurent ses revenus monétaires. Mais ni le travailleur dans une chaîne de production, ni l&#039;employé à l&#039;intérieur d&#039;une vaste organisation, ni le soldat soumis à une stricte discipline, ni le jésuite qui a fait voeu d&#039;obéissance ne sont libres, selon cette définition. Bien plus, la nature même de la société industrielle semble réduire inexorablement le nombre de ceux qui accèdent à cette liberté, au moins dans le travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
F.A. Hayek semble conscient de cette objection et il s&#039;efforce de prévenir les conséquences de la définition qu&#039;il a posée. Même à l&#039;intérieur d&#039;une entreprise, la distinction demeure possible entre l&#039;ordre précis, spécifique qui fait d&#039;un homme l&#039;instrument d&#039;un autre et la consigne générale (&#039;&#039;standing order&#039;&#039;) qui laisse aux exécutants une marge d&#039;autonomie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;La mode selon laquelle les objectifs et la connaissance qui guident une action particulière sont répartis entre celui qui commande et celui qui exécute, constitue la distinction la plus importante entre des lois générales et des ordres particuliers.&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au fur et à mesure que les règlements deviennent plus généraux et laissent aux individus une marge de manœuvre, la sphère d&#039;autonomie individuelle apparaît et s&#039;élargit. Du même coup, s&#039;esquisse la condition essentielle de la liberté : le règne de la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;La conception de la liberté sous le règne de la loi - objectif principal de ce livre - repose sur la thèse suivante : quand nous obéissons aux lois, au sens de règles générales et abstraites, formulées sans référence à une application éventuelle à nous-mêmes, nous ne sommes pas soumis à la volonté d&#039;un autre homme et par conséquent nous sommes libres.&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;Le fait est que si le Pouvoir signifie que les hommes sont soumis à la volonté d&#039;autres hommes, la gouvernement n&#039;a pas le pouvoir dans une société libre.&#039;&#039;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L&#039;idéal du règne de la loi, substituée à la domination de l&#039;homme sur l&#039;homme, appartient à la tradition du libéralisme occidental et je ne suis pas tenté de le renier. Mais il s&#039;agit d&#039;un idéal qui n&#039;est ni pleinement accessible à tous, ni coextensif à l&#039;existence entière de la société. Qu&#039;on le veuille ou non, le gouvernement des sociétés comportera toujours le pouvoir des hommes sur les hommes : en période de crise, face aux autres collectivités, les gouvernants prennent des décisions qui engagent tous les citoyens et font inévitablement de ces derniers leurs instruments. De plus, bien qu&#039;à l&#039;intérieur de l&#039;entreprise il ne soit pas exclu de laisser à quelques-uns une certaine initiative, une organisation moderne, par essence, transforme des dizaines, des centaines, des milliers d&#039;hommes en rouages d&#039;une organisation, l&#039;individu ne déterminant ni les buts ni la plupart du temps les moyens de son action, c&#039;est-à-dire d&#039;un travail rationalisé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès lors, sans renier l&#039;idéal du &#039;&#039;rule of law&#039;&#039;, sans mettre en doute que la sauvegarde d&#039;une sphère privée soit une partie intégrante de la liberté, on comprend que nos sociétés se refusent à voir dans la liberté des &#039;&#039;Whigs&#039;&#039; le tout de la liberté. La liberté de choix, quand il s&#039;agit du consommateur, de l&#039;électeur, du croyant, de l&#039;intellectuel intéresse tous les hommes ; quand il s&#039;agit du travail, elle n&#039;intéresse qu&#039;un petit nombre. Cette sphère d&#039;autonomie individuelle peut, à juste titre, apparaître dérisoire à ceux qui manquent d&#039;un minimum de ressources matérielles ou qui sont soumis à des gouvernants étrangers, même sous un régime constitutionnel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d&#039;autres termes, les libertés des libéraux ne sont pas devenues indifférentes aux masses, si l&#039;on inclut dans ces libertés la sécurité, le droit de parler ou d&#039;écrire, celui de choisir ses représentants ou celui, pour une population, de se constituer en État indépendant. En revanche, le réquisitoire des Whigs ne convaincra qu&#039;une minorité tant qu&#039;il confond un aspect avec le tout de la liberté et méconnaît la force des revendications égalitaires. La liberté du consommateur a une signification pour tous, la liberté de l&#039;entrepreneur seulement pour quelques-uns. La substitution, ici ou là, des directeurs publics aux directeurs privés n&#039;a pas satisfait les aspirations à la liberté, elle n&#039;a pas non plus entraîné la perte des libertés - celles du consommateur, du citoyen, du penseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je ne conclurai pas, pour autant, que la critique des &#039;&#039;Whigs&#039;&#039; telle que la présente Hayek n&#039;a rien à nous enseigner. Tout au contraire, je tiens une telle critique, à contre-courant de l&#039;époque, pour féconde et regrette seulement que, par ses excès, elle s&#039;affaiblisse elle-même. Sans énumérer tous les points sur lesquels la réflexion, sinon l&#039;approbation, s&#039;impose, j&#039;en citerai quelques-uns.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C&#039;est une vieille idée, mais une idée encore vraie, que l&#039;extension progressive des activités étatiques entraîne la prolifération des décisions ou des règlements administratifs, sur lesquels le contrôle démocratique par les représentants de la nation s&#039;exerce malaisément. L&#039;État moderne devient de plus en plus bureaucratique et de moins en moins démocratique, si l&#039;on veut suggérer par cette formule le rôle croissant des fonctionnaires et le déclin des législateurs. Qu&#039;il y ait là un danger pour les droits individuels, qu&#039;il importe donc de garantir ceux-ci ou de les protéger, il faudrait un optimisme aveugle pour le nier. Le chapitre que Hayek consacre aux syndicats heurtera, à coup sûr, la plupart des lecteurs des deux côtés de l&#039;Atlantique. Mais les &#039;&#039;Whigs&#039;&#039; ne sont pas seuls à se demander si le système dans lequel un syndicat détient, en droit ou en fait, un monopole de l&#039;embauche, libre d&#039;exclure les travailleurs qui ne consentent pas à donner leur adhésion, est conforme à l&#039;idéal d&#039;une société libre. Il s&#039;est même trouvé des économistes de gauche pour s&#039;interroger, en Grande Bretagne, sur les conséquences réelles de l&#039;action syndicale, qu&#039;il s&#039;agisse du plein emploi, des inégalités de salaires selon les branches ou de l&#039;influence des pratiques restrictives sur la croissance économique. Le libéral qui adhère à la philosophie individualiste a certes tendance à oublier qu&#039;en se donnant une organisation collective, les travailleurs ont le sentiment d&#039;acquérir une puissance qui équilibre celle qu&#039;assure aux employeurs la propriété ou l&#039;argent. Mais, aux États-Unis et même en Grande Bretagne, la discussion sur le rôle des syndicats, sur les limites de leur action légitime, sur la contradiction entre la liberté individuelle et certains privilèges monopolistiques qu&#039;ils réclament est ouverte. La plupart du temps, ceux qui éprouvent des doutes hésitent à les exprimer par peur d&#039;être qualifiés de réactionnaires ; je vois là un mérite supplémentaire du libéral qui ne craint par et peut être souhaite sourdement l&#039;impopularité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les observateurs de l&#039;autre bord sont amenés, eux aussi, à se poser de telles questions, en constatant que, bien souvent, les syndicats, aux États-Unis, conquièrent des avantages supplémentaires pour des groupes relativement privilégiés, sans être aussi actifs et efficaces en faveur des véritables déshérités. Les &amp;quot;pauvres&amp;quot; dont nous avons parlé dans les pages précédentes témoignent de l&#039;impuissance des isolés dans une société industrielle, ils rappellent aussi que la puissance des organisations est loin d&#039;être proportionnelle aux besoins de leurs adhérents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J&#039;aimerai aussi indiquer, sans prendre une position catégorique, la condamnation que porte Hayek sur le principe et, en tout cas, sur les excès de l&#039;impôt progressif. Est-il juste que la contribution de chacun aux dépenses publiques ne soit pas simplement proportionnelle aux revenus du contribuable, qu&#039;elle représente une proportion d&#039;autant plus forte des revenus que ceux-ci sont plus élevés ? Personnellement, je ne donne pas à cette question la même réponse que le dogmatique du libéralisme, mais pas non plus la même que le dogmatique de la démocratie. Entre le principe de la proportionnalité et celui de la progressivité, ce sont les valeurs communément acceptées qui tranchent et non un principe. Les sociétés occidentales ayant souscrit, au moins partiellement, à un idéal égalitaire, la progressivité en résulte. Mais deux objections subsistent et deux questions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les objections portent d&#039;abord sur les taux les plus élevés (90 %), ensuite sur l&#039;efficacité de la méthode dans un régime où les gains en capital et les possibilités d&#039;évasion font peser le poids des taux élevés sur ceux dont les revenus sont exactement connus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les questions concernent l&#039;ambition de redistribuer le revenu national et le fait même de l&#039;inégalité. Ni la Sécurité sociale ni la fiscalité ne sont finalement des instruments très efficaces de redistribution, dans la mesure du moins où l&#039;on se donne pour objectif une réduction substantielle des inégalités. La Sécurité sociale française a plutôt contribué à une redistribution à l&#039;intérieur de la classe des salariés qu&#039;entre salariés et employeurs. Les taux d&#039;imposition de 90 % (en Grande Bretagne) sur les tranches supérieures des revenus qui, appliqués strictement, équivaudraient à fixer une limite supérieure aux revenus tolérés, entraînent une sorte de confiscation et me paraissent difficiles à justifier : ils apportent une fraction dérisoire du revenu total de l&#039;Etat, ils sont &amp;quot;tournés&amp;quot; par les plus ingénieux ou les mieux placés des riches, ils reposent sur une idée peu compatible avec les sociétés de type libéral : que l&#039;État est habilité en droit et capable en fait de déterminer souverainement la distribution du revenu national. Or il n&#039;en est pas capable en Occident et il ne pourrait en acquérir la capacité qu&#039;en allant jusqu&#039;au bout de l&#039;absorption de la société dans l&#039;État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L&#039;État peut et doit assurer à tous, par les lois sociales, le minimum de ressources qui rend possible une vie décente, au niveau que tolère la richesse collective. Il devrait s&#039;efforcer de réduire les bénéfices sans justification, fût-ce en supprimant certaines formes de propriété (terrains à bâtir dans les villes). Il est en droit de prélever sur les privilégiés une contribution aux dépenses publiques qui croît avec le niveau des revenus. Il peut et doit amortir les échecs ou les déclins relatifs des groupes, des individus, des régions, malheureux dans la course au progrès. Mais il ne parviendra jamais à triompher de l&#039;inégalité qui résulte de la disparité des réussites ou des services rendus, des bonnes ou des mauvaises chances. Bien souvent, les efforts de redistribution donnent des résultats contraires à ceux qui sont visés, ils n&#039;avantagent pas toujours ceux dont les revenus semblent scandaleux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L&#039;opinion publique ne se montre pas toujours hostile aux inégalités puisque les cachets des chanteurs ou des vedettes de cinéma ne choquent personne. L&#039;inégalité choque quand le riche passe pour n&#039;avoir pas mérité la richesse. Mais qui est juge des mérites ? Et, si scandaleuse que l&#039;idée puisse paraître, un ordre où chacun serait rétribué selon ses mérites subsisterait le hasard de l&#039;hérédité biologique à celui de l&#039;héritage social. Quant à un ordre social où chacun aurait droit au meilleur en fait de médecine ou d&#039;enseignement, par définition, il est impossible puisque le meilleur se définit comme ce qui est réservé à quelques-uns. Que ces quelques-uns soient désignés en une compétition où tous les concurrents partiraient sur la même ligne, tel est, semble-t-il, l&#039;idéal de la plupart de nos contemporains. On se rapprochera probablement de cet idéal, mais de même que l&#039;idéal d&#039;une société gouvernée par les lois et non par les hommes, il est irréalisable. Le milieu familial favorise ou contrarie l&#039;épanouissement des dons (pourquoi devrait-il en être autrement ?). Il faudrait que les parents offrissent les mêmes conditions de vie aux enfants pour que l&#039;égalité au point de départ fût assurée. A ce moment-là, d&#039;autres problèmes surgiraient puisque, le verdict social étant équitable, les condamnés n&#039;auraient plus de circonstances atténuantes. Mais nous pouvons laisser ce souci à nos arrières-neveux et travailler en vue d&#039;une mobilité accrue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La suprême beauté de la production capitaliste consiste en ceci, que non seulement elle reproduit constamment le salarié comme salarié mais que proportionnellement à l&#039;accumulation du capital, elle fait toujours naître des salariés en surnombre. La loi de l&#039;offre et de la demande de travail est ainsi maintenue dans l&#039;ornière convenable, les oscillations du salaire se meuvent entre les limites les plus favorables à l&#039;exploitation, et enfin la subordination si indispensable du travailleur au capitaliste est garantie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi s&#039;exprime Marx dans le dernier chapitre (Théorie de la colonisation) du premier tome du &#039;&#039;Capital&#039;&#039;. Manifestement, tel n&#039;a pas été le cours de l&#039;histoire. Les salariés ne sont pas toujours en surnombre ; les salaires n&#039;oscillent pas &amp;quot;entre les limites les plus favorables à l&#039;exploitation&amp;quot;, ils progressent en valeur réelle au fur et à mesure que progresse la productivité du travail ; les syndicats ont substitué, dans les pays les plus développés, à la pure et simple subordination du travailleur au capitalisme des relations souvent contractuelles, et parfois proches de relations entre égaux. Dès lors, le tableau général que donne Marx de l&#039;évolution capitaliste est en partie vrai, en partie faux, en partie excessif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;Cette expropriation s&#039;accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette centralisation, à l&#039;expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l&#039;application de la science à la technique, l&#039;exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l&#039;outil en instruments puissants seulement par l&#039;usage commun, partant l&#039;économie des moyens de production, l&#039;entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d&#039;où le caractère international imprimé du régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre de potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d&#039;évolution sociale, s&#039;accroissent la misère, l&#039;oppression, l&#039;esclavage, la dégradation, l&#039;exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L&#039;heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés&#039;&#039; (3).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est vrai que progressent l&#039;&amp;quot;application de la science à la technique&amp;quot;, l&#039;&amp;quot;entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché mondial&amp;quot;, il est exagéré de se représenter la concentration du capital sous forme de l&#039;expropriation de la plupart des capitalistes au seul profit d&#039;une faible minorité, il est faux que ce processus entraîne &amp;quot;misère, oppression, esclavage, dégradation, exploitation des masses populaires&amp;quot;. Le mode de production est effectivement social : il fait éclater en un sens l&#039;enveloppe capitaliste, mais cet éclatement s&#039;opère à l&#039;intérieur du cadre légal des régimes occidentaux que les Soviétiques appellent capitalistes. Cadre assez souple pour s&#039;adapter aux besoins &amp;quot;de la transformation des outils en instruments puissants seulement par l&#039;usage commun&amp;quot;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Passons de la prophétie catastrophique de Marx au cauchemar de Tocqueville.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:&#039;&#039;L&#039;espèce d&#039;oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l&#039;a précédée dans le monde : nos contemporains ne sauraient en trouver l&#039;image dans leur souvenir. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l&#039;idée que je m&#039;en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir puisque je ne peux la nommer. Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d&#039;hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d&#039;eux, retiré à l&#039;écart et comme étranger à la destinée de tous les autres ; ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l&#039;espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d&#039;eux mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n&#039;existe qu&#039;en lui-même et pour lui seul et, s&#039;il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu&#039;il n&#039;a plus de patrie. Au-dessus de ceux-là s&#039;élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d&#039;assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l&#039;âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu&#039;à les fixer irrévocablement dans l&#039;enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu&#039;ils ne songent qu&#039;à se réjouir ; il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l&#039;unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre.&#039;&#039; (4)&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les &#039;&#039;Whigs&#039;&#039; dogmatiques, de l&#039;école de F. Hayek, citent volontiers ce texte fameux où se mêlent des pressentiments lucides, des craintes excessives et des erreurs caractérisées. Il est vrai que l&#039;homme de la société moderne tend à vivre en une famille dite nucléaire et un cercle étroit d&#039;amis (ou de connaissances). La communauté de voisinage tend à se dissoudre. Le souci du bien-être est général et d&#039;ailleurs légitime en une société essentiellement laïque et démocratique, autrement dit qui a fait de la religion une affaire privée et détruit les statuts héréditaires et les normes de conduite propres à chacun d&#039;eux. L&#039;indifférence que ces individus &amp;quot;semblables et égaux&amp;quot; à tout ce qui se passe en dehors de leur milieu est une des attitudes que l&#039;on observe, en période tranquille. Si l&#039;on évoque le cours de l&#039;Histoire depuis que ces lignes furent écrites, on se demande si les phases de passion collective ne furent pas aussi nombreuses et, en tout cas, plus dangereuses que ces phases de repli égoïste sur soi. Quant au despotisme tutélaire de l&#039;État-providence, du &#039;&#039;Welfare State&#039;&#039;, il est suffisamment incomplet pour que l&#039;anticipation angoissée d&#039;une protection parfaite par l&#039;État et d&#039;une sécurité entière pour l&#039;individu paraisse à la fois prématurée et quelque peu déplaisante. En une société de salariat où les individus n&#039;acquièrent certains biens qu&#039;en dépensant aujourd&#039;hui leurs revenus de demain, où la solidarité de la famille élargie a disparu, où l&#039;assistance privée n&#039;a que des ressources limitées et se heurte à des résistances morales, les organisations de sécurité sociale répondent à un besoin évident que d&#039;ailleurs Hayek lui-même ne nie pas. Ce qui est en question, c&#039;est l&#039;extension de ces services au-dessus d&#039;un certain niveau de revenus et au-delà de garanties minimales, c&#039;est l&#039;effort, aux trois quarts vain, d&#039;obtenir par ces méthodes une redistribution des revenus. Pour le reste, les régimes doux n&#039;ont pas instauré de despotisme tutélaire, et quand les régimes ont instauré un despotisme, celui-ci n&#039;était que secondairement tutélaire, il était violent et idéocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ni la catastrophe prophétisée par Marx ni le despotisme tutélaire de Tocqueville ne se sont réalisés. Pas davantage l&#039;ambition prométhéenne de reconstruire l&#039;ordre social sur des bases nouvelles et selon une justice égalitaire ne s&#039;est accomplie. L&#039;écart me paraît plus grand entre le rêve des marxistes d&#039;avant 1917 et la réalité du régime soviétique qu&#039;entre le rêve américain et la réalité des Etats-Unis d&#039;aujourd&#039;hui. Certes, l&#039;économie des conglomérats est loin de la théorie de la libre entreprise, l&#039;inégalité des revenus dément la représentation d&#039;une société d&#039;égaux : l&#039;État grandit en dépit des polémiques contre le Leviathan étatique et le pouvoir se concentre en dépit de tous les freins et procédures d&#039;équilibre introduits par les &#039;&#039;founding fathers&#039;&#039; dans la Constitution. Malgré tout, si le système américain de valeurs et de croyances que décrivait Tocqueville est encore visible aujourd&#039;hui, c&#039;est aussi que la société industrielle, ignorée des fondateurs de la constitution américaine, a pu trouver place dans &amp;quot;l&#039;enveloppe capitaliste&amp;quot; pour reprendre l&#039;expression de Marx.&lt;br /&gt;
{{Autres projets|&lt;br /&gt;
  wikiberal=Hayek|&lt;br /&gt;
  librairal=|&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Libertés personnelles et liberté politique, libertés par rapport à l&#039;arbitraire et liberté de participer à la chose publique, &#039;&#039;freedom from despotism and to choose the governing people&#039;&#039;, en dépit de tous les bouleversements intervenus depuis un siècle et demi, demeurent pour l&#039;essentiel intacts, si renouvelés qu&#039;en soient les modes concrets d&#039;expression.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Survivance d&#039;un autre âge ? La liberté politique qui a survécu en intégrant à une constitution libérale une partie substantielle des droits sociaux ou libertés réelles impliqués par la revendication socialiste, résistera-t-elle demain à la technicité croissante des problèmes, à la passivité du consommateur de biens, à la culture de masse ? L&#039;affaiblissement des idéologies qu&#039;a provoqué le demi-succès de la synthèse démocratico-libérale annonce-t-il la mort du citoyen ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Notes==&lt;br /&gt;
(1) Il convient de rappeler que ce livre, qui a fait scandale à gauche parmi les « libéraux » (au sens américain), a valu à son auteur une lettre d&#039;approbation de Lord Keynes. Pas plus que Marx ne se déclarait marxiste, Keynes ne serait peut-être aujourd&#039;hui keynésien.&amp;lt;br /&amp;gt;&lt;br /&gt;
(2) Friedrich Hayek, &#039;&#039;La Constitution de la liberté&#039;&#039;, Chap.7 : la règle majoritaire&amp;lt;br /&amp;gt;&lt;br /&gt;
(3) &#039;&#039;Das Kapital&#039;&#039;, Tome XXIII, p. 790-791&amp;lt;br /&amp;gt;&lt;br /&gt;
(4) &#039;&#039;La démocratie en Amérique&#039;&#039;, t.II, IVe partie, chap.VI, p.324&amp;lt;br /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
R. Aron, &#039;&#039;Essai sur les libertés&#039;&#039;, 1965 &lt;br /&gt;
&amp;lt;/div&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Friedrich A. Hayek}}&lt;br /&gt;
[[wl:Hayek]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Apollon</name></author>
	</entry>
</feed>